Vie quotidienne

L'ami du petit déjeuner

Le petit déjeuner traditionnel japonais fait partie des choses qui ont de quoi surprendre le visiteur. Très différent de la fiesta de sucre appréciée sous nos latitudes (et à laquelle j'avoue encore parfois succomber), le petit déjeuner Japonais se compose typiquement d'une soupe miso, d'un bol de riz, d'algues séchées, d'un œuf (cru de préférence), des fameux natto, de quelques légumes coupés en petit morceaux, et de l'indispensable thé vert.

C'est là l'un des secrets centenaires du sourire des Japonais : une fois tout ceci avalé, l'œuf cru, les nattos puants et dégoulinants, les algues méga-salées, et pour finir le thé amer comme Jean-Louis Borloo après un remaniement ministériel, vous êtes assuré de passer une bonne journée puisqu'après cela il ne pourra vraisemblement rien vous arriver de pire.

Mais dans cette énumération j'ai oublié l'essentiel, l'ami, que dis-je, la star du petit déjeuner, en bas sur la photo :

Japanese breakfast

On a seriné les Français dès leur plus jeune âge avec cette pub, alors permettez-moi de vous faire la version japonaise, sur le même air : 

Le soleil vient de se lever,
On va encore bosser comme des tarés,
Et pour bien commencer la journée,
Un poisson crevé.

Et oui, quelle bonne manière de commencer la journée! Et je ne dis pas ça pour les protéines ni les oméga 3, mais il faut tout de même reconnaître qu'il est plus sympathique et plus humain que ce con de pot de chicorée jaune.

Pour vous dire, certains matins où l'on est mal réveillé, il nous semble voir ce charmant compagnon reprendre vie et nous accueillir en ces termes :

L'ami du petit déjeuner
Salut! Et surtout passes une bonne journée, Ducon!

Après cela, qui peut encore avoir peur d'affronter son boss, son affreuse belle mère ou même l'armée US ? La légende dit que pendant la seconde guerre mondiale, les généraux Japonais étaient contrariés par les faibles performances de l'armée de l'air Nippone. Peu entraînés face aux vétérans Américains, les pilotes prenaient peur au moindre accochage et s'enfuyaient du théâtre des opérations.

C'est un simple changement logistique qui a permis de résoudre le problème : au lieu de les faire partir après le petit déjeuner, on les a fait partir avant - et on leur a dit : "ne vous en faites pas, vous prendrez le petit déjeuner à votre retour!"

C'est ainsi que sont nés les kamikazes.

On n'arrête pas le progrès

Voyager en green car (la première classe sur les lignes JR) est très intéressant si vous faites un long trajet de plus de deux heures : en plus d'avoir l'assurance d'être assis dans un vrai siège, et donc de voyager dans un vrai train, vous avez également droit à la lecture des catalogues JR qui vous proposent une foule d'accessoires tous plus utiles les uns que les autres - de quoi rendre Pierre Bellemare fou de jalousie. Logique infaillible : si vous avez de l'argent pour voyager en première, vous devez bien en avoir à claquer pour des conneries. Parmis ces accessoires plusieurs ont retenu mon attention, notamment celui-ci :

"Formidable!" que je me suis dit en voyant la photo, "quelqu'un a enfin eu le bon sens d'inventer une muselière à Japonaise!" J'en étais à bénir la naissance de ce créateur si soucieux du bien-être de ses concitoyens quand j'ai remarqué les notes de musique et le texte explicatif. Las, il ne s'agit que d'un accessoire atténuant la voix permettant de s'entraîner au karaoke sans déranger ses voisins. On est passé juste à côté d'un gagnant du concours Lépine, mais il n'est rien qu'un bon rouleau de chatterton ne saurait régler...

Probablement du même inventeur, une variante plus masculine et moins électronique existe, pour un usage quelque peu dévié cependant :

Vous êtes un salaryman stressé qui a passé sa vie à ganbarer comme un con de juku en zangyou pour passer de la bonne maternelle à la bonne école primaire, de la bonne école primaire à la bonne école secondaire, de la bonne école secondaire au bon lycée, du bon lycée à la bonne université et de la bonne université à la bonne entreprise, tout ça pour finir traité comme un moins que rien par un boss qui vous utilise comme souffre-douleur pour évacuer ses frustrations pendant que votre femme au foyer claque votre salaire à Disneyland avec ses deux gosses et son troisième amant? Et de surcroît, la pression sociale ainsi que la nécessité de préserver les apparences ne vous permettent pas de confier votre malheur à qui que ce soit? Isolez-vous donc aux toilettes et gueulez un bon coup dans cette espèce d'amphore en plastoc qui atténuera les échos de votre colère, ça vous évitera de péter un cable et de poignarder les passants au hasard à Akihabara.

Descendons à nouveau d'un cran dans la technologie et voyons maintenant ce que JR propose pour les seniors. Vous êtes le patron frustré d'un subordonné incompétent et stupide qui vous exaspère par les cris étouffés que vous entendez depuis les toilettes? Vous avez bossé pendant 60 piges pour redresser le pays ruiné par la seconde guerre mondiale, et arrivé à 75 ans vous ne pouvez toujours pas prendre votre retraite car il vous reste 92 annuités à payer sur le crédit de la maison que vous avez achetée lors de votre mariage? Pour finir de vous achever, les nouvelles internationales de la télévision vous rapportent que ces cons de Français partent en retraite à 60 ans?

  

Prenez un break dans votre bureau ni vu ni connu pendant que vos employés vous croient en train de tripoter la nouvelle stagiaire grâce à cet oreiller redressable. Bonus : vous pouvez même vous en servir après une soirée trop arrosée, le trou au milieu étant spécialement étudié pour vous éviter de vous noyer dans votre vomi.

Vous retrouverez ces fabuleux accessoires ainsi que bien d'autres encore plus utiles sur le site de vente en ligne de JR.

Wanted

Les caddies de supermarché japonais ont eux aussi à souffrir de leur lot de pollution publicitaire. Par moment toutefois on tombe sur des annonces auxquelles on ne s'attend pas lorsqu'on fait ses courses :

Wanted

"N'oubliez pas cet incident!" dit l'affiche. Ces trois personnes sont toujours recherchées, 15 ans après les faits, dans le cadre de l'attentat au gaz sarin du métro de Tokyo perpétré par la secte Aum Shinrikyo. Pour le cas où vous les verriez dans le rayon produits ménager en train de préparer un attentat au Soupline. 2 millions de yens de récompense sont offerts pour leur capture - environ 18.000 euros au taux actuel. Attention pour les âmes sensibles, la livraison de ces individus à la police a de grandes chances d'aboutir à leur condamnation à mort.

Un truc qui n'arrive pas quand on est habillé normalement

Si vous êtes un fan hardcode de ce blog (ce que je n'exigerai pas, surtout vu la fréquence des posts ces temps-ci...) vous devez savoir qu'il y a une constante qui revient tous les ans à cette période de l'année.

Soiya! Oui, c'est le Matsuri à Omiya , et pour la quatrième année consécutive j'ai la chance d'y participer. La première journée vient de s'achever et après avoir porté le mikoshi (une tonne le bestiau!) pendant quelques heures, tout le monde rentre se reposer en préparation de la journée de demain, où les muscles seront encore une fois mis à rude épreuve.

Donc je rentrais chez moi, plein de sueur, toujours avec les habits de Matsuri, c'est-à-dire avec pour seul vêtement sur les hanches une espèce de cache-misère roulé en ficelle me rentrant dans le cul qui m'a valu quelques regards écarquillés dans le train (il y a juste une grand-mère qui m'a adressé la parole l'air de vouloir me consoler pour me dire que j'étais kakkoi. Vous voyez où j'en suis, je suscite la pitié des vieux), quand je me suis dit, tiens je vais aller me prendre un truc à boire au combini, n'ayons pas honte, de toute façon je suis plus à ça près, et puis ça fait 4 ans que je fais ça, les flics m'auraient déjà arrêté s'il y avait atteinte à la pudeur.

Omiya Matsuri 2010
Eh, onee-san! Il y a au moins deux trucs bizarre dans cette scène: on est au Japon et un homme qui te tient la porte, et il y a un gaijin en fundoshi devant toi, alors tu pourrais au moins arrêter de parler dans ton téléphone et dire merci!

Arrivé à la caisse, je me rappelle que j'avais reçu un bento avant de quitter la fête et qu'il serait bon de le réchauffer avant de la manger chez moi. Problème, je n'ai pas de micro-ondes. Les combinis en ont tous deux ou trois derrière les caisses et qui servent à réchauffer les plats achetés par les clients, mais bien entendu il est interdit de le faire pour des choses qui n'ont pas été achétées dans le magasin. Vous le savez, au Japon la règle c'est la règle, il n'y a pas d'exceptions, pas de copinage, tout ce qui est codifié est à respecter à la lettre même si cela aboutit à des conséquences stupides voire dangereuses. Mais bon, refroidit (c'est le cas de le dire) par la perspective de manger du riz pas chaud j'ai quand même tenté ma chance. Le gars de la caisse, assez jeune, voit donc débouler un gaijin puant en fundoshi avec un regard de chien battu. Chances de susciter la sympathie: 0%. S'ensuit alors le dialogue suivant :

- Euh excusez-moi, je sais que ça ne se fait pas normalement, mais au passage ça vous dérangerait de réchauffer mon bento?
- Pas de problème, on est voisins après tout.

Eh? 0_0 C'est là que je me suis rappelé la veste que j'avais sur le dos, aux couleurs du quartier dont j'ai porté le Mikoshi, situé non loin de là. En plus d'avoir remarqué que nous habitions le même coin, sans doute le caissier a-t-il été ému de mon adoption des coutumes japonaises jusque dans la raie du cul, et sentant (au sens propre) que j'en avais bavé pour permettre à ses divinités de prendre l'air il a bravé la sacro-sainte règle pour me permettre de manger comme un être humain.

Voilà un truc auquel je ne m'attendais pas, être ému dans un combini! Clairement cela ne se serait pas produit si j'avais été en jeans. Merci onii-san!

Papy bosse

Laissons un peu de côté les anecdotes habituelles pour parler de société.

L'actuel débat sur les retraites qui a lieu en France a de quoi laisser les Japonais perplexes, voire un peu choqués. Si j'ai bien suivi, la question qui pose le plus débat et qui a été en grande partie la cause des dernières grèves est le passage de l'âge légal de la retraite de 60 à 62 ans. Une condition qui doit sembler intolérable pour une bonne proportion de Français au vu de la mobilisation qu'elle a déclenchée. Eh bien essayez de racontez à un Japonais que vous avez manifesté parce que vous considérez que 62 ans est un âge trop élevé pour partir en retraite : il vous regardera avec de grands yeux ronds d'un air de dire « mais c'est quoi ton problème? » 0_0

La retraite à 60 ans? Les Japonais n'osent même pas l'envisager et les chiffres sont très révélateurs à ce sujet. Alors qu'en France seuls 38,2% des 55-64 ans restent actifs, 60% des Japonais de 55 à 69 ans (72,2% pour les hommes) ont toujours un emploi, et de 65 à 69 ans ils sont encore 47,1% (dont 52% d'hommes) à exercer une activité professionnelle. Oui, après 65 ans plus d'un homme Japonais sur deux travaille encore!

Par ailleurs, 69,1% des hommes et 46,4% des femmes disent vouloir continuer à travailler après 65 ans, et parmi eux 30,3% des Japonais affirment qu'ils souhaient continuer à travailler sans limite d'âge. Il n'est pas rare en effet de voir des personnes âgées, parfois plus de 70 ans, travailler dans un combini, continuer à tenir leur petite boutique ou tout simplement en entreprise. Les raisons invoquées sont principalement d'ordre économique, mais on retrouve également le désir d'être utile à la société ou simplement d'occuper son temps.

The old shop
Au Japon, l'expression "avoir les boules pour sa retraite" est à prendre au sens propre.

Alors, le Japon, exact opposé de la France irresponsable qui ne veut pas bosser et qui prend logiquement le retour de bâton avec la crise des retraites? Pas vraiment. Car même si l'âge moyen de départ à la retraite au Japon est bien plus élevé qu'en France, le système japonais n'en connaît pas moins une crise comparable (les manifestations en moins). En cause le vieillissement de la population qui complique le financement des pensions, mais également des scandales assez incroyables qui font que les Japonais perdent graduellement confiance dans leur système de retraite. Ceci étant dit, la perception du travail japonaise est très différente de celle que les français ont du "turbin", et l'on peut raisonnablement penser que les seniors nippons s'adapteront sans trop broncher à une éventuelle nécessité de travailler plus longtemps pour peu que le marché de l'emploi le leur permette.

Avec tout ça, on pourrait penser que notre bien-aimé Président aurait la vie plus facile s'il était à la tête de l'archipel plutôt que de l'hexagone, mais je suis persuadé qu'il n'en est rien et vous dirai pourquoi dans un prochain post...

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