Si le Japon est en avance pour pas mal de choses par rapport
à nous autres en France, il reste des domaines pour lesquels
il traîne terriblement. Le système bancaire en est
un exemple flagrant. Les agences ferment en
général à 15 heures (!), les ATMs
(distributeurs automatiques) généralement
à
17h (!!), de nombreuses opérations gratuites en France font
l'objet de frais (par exemple, retirer du liquide depuis un
distributeur d'une autre banque que la sienne!) et la gestion du compte
se fait encore au... livret, même si des cartes de retrait
existent.
Il faut ensuite savoir qu'il est possible de faire
gérer son argent soit par une banque soit par la poste
japonaise. Jusque là, tout comme en France. Sauf que les
deux circuits sont strictement séparés - ce qui
conduit à des situations loufoques, comme la mienne. J'ai
ouvert à mon arrivée un compte postal (Palulu),
car c'est la solution la plus pratique et la plus simple (large
réseau de distributeurs, simplicité
d'utilisation, ...) et surtout l'unique moyen par lequel mon allocation
de recherche peut me parvenir. Après avoir
effectué quelques déplacements, je dois
maintenant me faire rembourser les frais que j'ai engagé. Et
là, on me dit que le remboursement ne peut se faire que sur
un compte... bancaire. Dans ton cul le Palulu!
Comme la plupart des Japonais, je suis donc contraint d'avoir
à la fois un compte postal et un compte bancaire. Ce dernier
est en général plus problématique
à ouvrir pour un étranger. J'ai lu à
ce propos de nombreux témoignages allant du Serial Winner
à Bob la Loose. La partie n'est en effet pas
forcément gagnée. La banque peut vous refuser
l'ouverture d'un compte si vous êtes résident
depuis moins de 6 mois, ou si votre visa expire dans moins de 6 mois.
Porteurs d'un visa de 1 an, ne loupez pas votre seul et unique jour!
Néammoins, beaucoup de personnes ont réussi
à se faire ouvrir un compte dès leur
arrivée, d'autres non - visiblement c'est à la
tête du client. Sauf que moi, je voudrais bien pouvoir
toucher mes sous - et ça ne fait pas encore 6 mois que je
suis ici...
Pensant jouer la sécurité, je
décide de m'adresser à la plus grosse banque, me
disant que la tolérance serait plus grande pour le pauvre
alien que je suis
et le service plus internationalisé. Je me rend donc
à la branche locale de la Mitsubishi-UFJ (rien de moins que
la plus grosse banque du monde). À peine
entré, je fais face à un barrage
d'hôtesses
d'accueil. Elles me tombent à deux dessus, me demandent ce
que
je suis venu faire. Ben... « Je voudrais ouvrir un compte
bancaire »,
que je répond en japonais avec un grand sourire, pensant
amadouer les donzelles et être tiré d'affaire dans
un quart d'heure. Le regard que
s'échangent les deux cerbères me fait comprendre
qu'il
n'en sera rien. L'une d'elles me demande ma carte de
résident
étranger et part avec, me laissant avec l'autre qui comprend
alors qu'elle va devoir meubler le temps. 10 minutes de calvaire.
« Ah, alors
comme ça vous
êtes français! Ah, Paris, la mode... vous devez
bien connaître la
mode, hein? ». Mince, le cliché du
français coquet est
donc encore plus fort que l'impression que je peux donner en rentrant
dans cet établissement vétu d'un pantacourt, d'un
tee-shirt de grimpeur, d'une paire de converses et d'une casquette.
« Euh... ah
ouais, ouais... la mode... » que je
balbutie,
de toute façon incapable de formuler une phrase
négative
pour sa question en temps réel. Elle comprend que je ne
pourrais pas aller plus loin et change de
stratégie.
« Et
Djidané? »
« Euh...
pardon? »
« Djidané!
»
« ???
». Elle fait alors aller sa tête
d'arrière en avant,
mouvement populaire que je reconnais immédiatement pour
l'avoir vu des dizaines de fois ici : elle veut bien entendu me parler
de Zidane. Et
qu'est-ce qu'elle veut que je lui dise sur Zidane? Je m'en bats les
coudes et voudrais juste qu'elle me lâche le maillot
et me laisse m'ennuyer en paix. Mon compte bancaire étant en
jeu, j'essaie malgré tout d'enchaîner en lui
expliquant les raisons pour lesquelles je veux ouvrir un compte,
sentant que la partie n'est pas gagnée : que je suis
chercheur
(donc un vrai boulot) à Waseda (donc une
université
connue), que je dois me faire rembourser des sous et qu'il me faut
absolument un compte bancaire (donc qu'il y aura des sous sur ce
compte). Elle est visiblement perplexe mais n'aura pas le temps de me
répondre, sa copine venant enfin mettre fin à
cette
torture mutuelle.
« Ah,
il y a juste un petit problème... »
Je sais
déjà de quoi elle va me
parler. « Ça
ne fait pas
encore 6 mois que vous êtes résident au Japon, on
ne peut
pas vous ouvrir un compte ». Je lui explique que
je suis au courant
qu'ils peuvent me refuser l'ouverture d'un compte pour cette raison
(stupide) mais que ça n'est pas une interdiction pour
autant,
que j'ai lu beaucoup de témoignages d'étrangers
qui n'ont
eu aucun problème à ouvrir un compte avant ces 6
mois, et
que ça me surprend un peu. Mais il est
déjà trop
tard, la machine bureaucratique a déjà rendu son
verdict et il
n'est pas possible de négocier.
« Désolée,
mais
vous pouvez revenir dans deux semaines, quand vous aurez
passé
vos 6 mois de résidence ». Ben tiens.
On m'envoie chier sur un
prétexte à la con, faut pas espérer
que je m'humilie à revenir mendier non plus.
« J'ai
vraiment besoin d'un compte
maintenant » que je lui
répond poliment, « si vous ne voulez pas
le faire, je devrais aller voir une autre banque
». Pas vraiment
habituée à ce genre de réponse,
visiblement.
« Euh... Dans
deux semaines... » Je les salue,
m'excuse pour le
dérangement et prend la sortie. Je parviens à
retenir le
mauvais mot jusqu'au moment où les portes se ferment.
Boh, pas grave - je vais faire ce que j'ai dit et aller voir
ailleurs. Juste en face, l'agence de la Mizuho m'ouvre les bras. Allez,
le vocabulaire bancaire est encore chaud dans ma tête, j'y
vais tout de
suite. Cette fois-ci pas de cerbère, je vais direct
à
l'accueil où on me donne les papiers nécessaires
que je
remplis. Je prend ensuite mon numéro (eh oui, la
banque au Japon
c'est comme le rayon fromage en France) et
attend pour passer avec un employé. Enfin la fromagère appelle
mon numéro, et je me dirige vers son box avec ma paperasse
remplie.
« Ok... ok,
ok... Puis-je faire une photocopie de votre carte de
résident? » Je lui donne ma carte,
qu'elle a le malheur de regarder. Elle me fait alors des yeux de chien
battu, la pauvre, on dirait qu'elle va pleurer pour moi. Ça
va, j'ai compris. 6 mois, tout ça, revenir
après... Et dans deux semaines, on trouvera une autre
excuse. Pour la première fois dans ce pays, je commence à me
sentir discriminé, et ça m'agace terriblement. En
plus je viens de remplir son papier en hiéroglyphes et c'est
pour me faire refuser maintenant? Je lui explique gentiment que je ne
reviendrai pas et que j'irais dans une banque où l'on sera
heureux de m'avoir comme client. Son expression devient encore plus
triste, j'en ai peur que sa mâchoire tombe sur le bureau - je
préfère partir discrètement avant que
ça n'arrive, de peur d'être tenu pour responsable
de la mutilation faciale de cette innocente employée.
De très mauvaise humeur, je commence à
accepter l'idée que je n'ai pas une tête qui
revient aux employées de banque et qu'il ne me reste plus
qu'à mettre mon fric dans un chaudron et à
l'enterrer sous un gros chêne. Mais plus tard dans la
journée, en cherchant sur internet, je tombe sur le site de
la Shinsei.
Il y a dans cette banque un bon sens que je ne pensais pas trouver ici
: guichets ouverts jusqu'à 19 heures, retraits gratuits quel
que soit l'ATM, virements vers d'autres banques gratuits si
effectués sur internet, via une interface de gestion
entièrement en anglais. Avec autant de bonnes impressions,
ils ne peuvent pas me décevoir... et en effet ils ne me
décoivent pas : le soir même, je me rend
à la branche d'Omiya et ressors 20 minutes plus tard avec
une jolie carte de retrait dont j'ai même pu choisir la
couleur. Pour le coup, je suis même content d'avoir
été refusé aux deux autres.
Moralité
: si vous êtes
résident étranger et que vous voulez ouvrir un
compte bancaire au Japon, passez par une banque qui vous respecte! J'ai
peut-être eu de la chance (vu la loose des deux
premières tentatives, je ne pense pas), mais en plus de
considérer les gaijins comme des êtres humains, la
Shinsei
a d'autres gros avantages pour nous autres comme une gestion
complète et gratuite de ses opérations via un
site internet disponible entièrement en anglais.
Peut-être est-ce parce qu'elle appartient à un
groupe américain (cas unique au Japon) qu'elle est plus
amicale à l'égard des étrangers? En
tout cas, les banques japonaises « traditionnelles
», lourdes, peu pratiques, coûteuses et
gaijinophobes, ne risquent pas d'avoir à nouveau l'occasion
de me proposer leurs services.
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